L’officieux magazine 23 mars 2017-Jonathan Allirand
by on juillet 9, 2017

De la verve prolifique de Kateb Yacine à la magnifique poésie russe du Ciel Brûle, les Montures du Temps, depuis sa création en 2003, est de tous les combats.

Ceux que mènent ces femmes et ces hommes qui les portent à bout de bras mais à bras le corps. De la même façon, la compagnie rend hommage à ces personnalités de l’histoire, fait résonner leurs luttes pour faire raisonner le spectateur. « lutte », un mot fécond qui ne sonne pas violence dans le creuset des sensibilités de la compagnie. Ni violence, ni colère sourde, ni haine aveugle. Mais, bien au contraire, ouïe à l’affût, œil aiguisé afin de cerner les questions qui restent en suspens dans l’énigme du monde. Interrogations multiples qui en constituent sa réalité, matière première dont se nourrit le théâtre des Montures. De l’histoire, on en retient le grand « H » mais trop peu souvent se souvient-on de son petit « o » de l’oubli. Aux passages abandonnés et délaissés, à ces tranches de vies reléguées comme recoins ou angles mort de la marche du monde, les Montures du Temps offre des scènes pour que leurs enjeux profonds en embrassent toute la surface. A travers l’espace, Les Montures démonte et remonte ce temps, cristal fragile à la transparence non acquise. Ancrage politique, socle militant, la compagnie prend parti…en toute objectivité. Ses opinions tranchées ne sont pas jugements inaltérables, ses idées ne sont pas affirmations catégoriques. Si brèche elle ouvre, c’est pour laisser le dialogue s’inviter entre spectacle et spectateur. Si barrière elle fait tomber, c’est pour partager de la pensée, avec profondeur et humilité.

Cette humilité, c’est celle dont fait preuve la créatrice de la compagnie, Anaïs Cintas. Sa simplicité, son accessibilité et son enthousiasme constituent des qualités qui renforcent encore plus l’authenticité et la ferveur de son engagement. Autodidacte passionnée et impliquée dans un théâtre de valeurs transdisciplinaire (danse, musique) poussant à la réflexion politique, elle entend mettre en lumière des facettes peu connues de l’histoire ainsi que les personnages qui les ont incarnées. L’humilité n’est bien sûr pas l’ennemi de l’exigence et Anaïs en fait même un catalyseur puisque le projet général qu’elle présente au sein des Montures du Temps vise à « bousculer un théâtre mainstream. Il s’agit d’une lutte contre l’ordre dominant, la société patriarcale sans se targuer pour autant d’en être en marge ». Le théâtre est cet outil à la puissance étrange qui lui permet d’interroger « la finalité de l’être humain par rapport à un système machine opérant sur un rapport dominant/dominé ». Selon Anaïs, les « objets du théâtre doivent être au service d’un combat plus large ». L’humilité n’est donc pas non plus l’ennemi du réalisme. Ainsi, « grands concepts » ne signifie pas « déconnexion avec le concret » et la verve de la metteuse en scène en dit long sur sa lucidité : « je trouve qu’il serait un leurre de penser que le théâtre peut infailliblement changer les choses. Il serait même bien présomptueux pour une personne de théâtre de penser qu’il dispose de ce pouvoir. C’est un fait qui ne m’empêche pas du tout de dormir la nuit, car, quoi qu’il en soit, le théâtre est l’outil d’expression que j’ai choisi d’employer. » Le théâtre n’est donc pas la VOIE mais la VOIX. Non pas un levier d’arrêt pour que se taisent les maux du monde mais une fin au silence meurtrier qui les entoure. Et quel meilleur choix comme fin au silence qu’un spectacle mêlant théâtre et musique, une déclamation poétique brassant le feu vif des mots, domptant leurs affres et crépitements, un spectacle portant ses flammes dans son annonce, un spectacle comme…
…Le Ciel Brûle

Pièce construite autour d’un tissage poétique de trois auteurs russes : Marina Tsetaieva, Ossip Mandelstam, Alexandre Blok. Elle se caractérise par son titre crépusculaire, entre chien et loup. L’humanité semble d’ailleurs être les deux, plus qu’elle ne le pense, plus qu’elle n’ose le penser. Les périodes de l’histoire traitées dans le spectacle le révèlent, elles qui pendent comme un lambeau de chair martelée dans les mains de ceux qui l’ont volé, pillé, ceux qui se la sont accaparés afin que le monde ait l’air de ne jamais pouvoir changer. La Russie de la première moitié du Xxème siecle, c’est une jungle de neige, de glace, une prison de froid pour qui ose dénoncer tout haut la geôle de divagation idéologique réduisant au silence le véritable projet communiste. A l’avènement du progrès social, à l’heure du grand soir annonçant l’arrivée de jours éclatants, n’est offert en guise d’idéal qu’une nuit encore plus sombre. Une caricature d’utopie, une involution, un processus révolutionnaire défait par la bourgeoisie stalinienne transformant un système politique novateur en dictature. Le spectateur est projeté dans cet univers nostalgique, désillusionné, troublé, désarçonnant, un marasme déroutant où s’installe dans la violence et la répression une cruelle inversion des valeurs. Mais également, vifs, perçants, des pics affleurent comme une séries de rocs inaltérables d’espoir s’élevant de la neige, de la poussière, poussées épidermique d’un rêve qui se refuse au sommeil. Les tensions multiples entre l’avènement d’une nouvelle ère, son avortement et ses éclats éparses alimentent, tout au long de la performance, une fascination naturelle qui fait de ce spectacle une grande réussite.

De la part d’Anaïs, le recours à une mise en scène sobre aux effets hyper-immersifs atteste d’un talent éprouvé pour la création d’univers. A travers la performance époustouflante d’une comédienne, la finesse d’un musicien polyvalent et un jeu de fumée, le spectateur ne ressent pas le froid ni la peur, il vit l’expérience de ce que peuvent être le froid et la peur dans ses glaçants frissons. Les crispations nerveuses, mentales, le corps replié sur son étau de nerfs, le cerveau enfermé dans ses nouveaux réflexes de méfiance nécessaires à la survie. De la même façon, il intègre, ingère, respire, expire la brutalité du retournement de situation, le sabotage d’un futur arraché des mains bâtisseuses de liberté et d’égalité. Il éprouve le vide de ce qui aurait pu être, le vertige face à la béance qui en résulte et la frustration de ce non comblé, de cet in-achevé. En fond de scène, noir sur blanc ou blanc sur noir, apparaissent des dates clé, frise anarchique qui attire l’œil fou, avive la mémoire molle, percute la conscience étourdie.

La comédienne Camille Regnier -Villard réalise un morceau de bravoure aussi épatant de sensibilité que de technicité. Elle déclame la poésie merveilleuse de ces trois auteurs russes avec une justesse digne d’admiration : phrasé tour à tour sec et généreux, laissant la place aux vers débordants, indomptés tout comme aux répliques courtes, cisaillées, stichomythies d’un dialogue intérieur effusif. Le verbe s’envole à pic pour ne jamais retomber à plat. L’aplomb vocale de la comédienne fixe l’attention du public et lance, dans l’air saturé de ses circonvolutions paradoxales, son lasso d’émotions mêlées qui enserre la gorge pour ne défaire son étreinte majestueuse qu’en fin de performance. Entre temps, la comédienne aura eu l’occasion de laisser entendre les potentialités étourdissantes de ses cordes vocales comme sur cette partie chantée (Neige) où elle s’ingénie à frôler une dissonance aiguë sans pour autant perdre la totalité de sa justesse. Elle réussi alors brillamment à mimer une réalité sensible, entre fragilités muettes et hurlements de douleur explosifs.

Les Montures du Temps est une compagnie transdisciplinaire. Comme le défend Anaïs, « une idée transmise par un geste, des notes se caractérise parfois par un partage plus efficace qu’une transmission par la parole ». De la même façon, dans ce spectacle, la musique de Pierrick Monnereau s’intègre naturellement, s’installant dans le texte ainsi que dans le jeu de la comédienne avec force et classe. Ce qui ne peut se dire sans perdre sa réalité crue est tout simplement chanté. Ce qui se chante l’est sur des plages sonores qui dépeigne un paysage en relief, un tableau de vie vraie, de vie « vive », une musique qui dépasse le cadre mélodique et rythmique, qui dépasse l’accompagnement, qui dépasse la mise en ambiance. Le violon de Pierrick et ses effets de sons pilotés depuis sa console ne sont « jamais dans l’illustration ». A l’inverse, il s’invite dans la chair même de l’œuvre : ses notes sont une encre immatérielle traçant de nouveaux poèmes, une autre façon de déclamer la poésie des trois artistes russes, de prolonger le chant de la comédienne et de saisir le spectateur là ou son cœur ne s’y attend pas. La dimension musicale joue un rôle si prépondérant que trois des plages sonores (Vega, Neige et La Kama) utilisées dans le spectacle sont disponibles sur Soundclound.

Les Montures du Temps est une compagnie dont la proposition artistique est du plus grand intérêt, de part ses réalisations formidables, sa transdisciplinarité, son engagement, ses valeurs et l’humilité avec laquelle elle entend les partager. Le Ciel Brûle est notamment une solide entrée en matière pour qui veut découvrir l’univers de la compagnie. De plus, elle reflète précisément la belle expression qu’Anaïs Cintas attribue au théâtre en général : « Brûler l’instant présent ».

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