Nouvelles répliques Iris gamme- 18 juin 2013
by on juillet 9, 2013

Visibilité de Troupes théâtrales émergentes et articles de presse sur l’actualité théâtrale

Monter un spectacle sur le féminicide au Mexique.
Mettre en scène un texte d’Edgar Chias, auteur contemporain mexicain exigeant. Diriger une
actrice seule en scène. Voici le projet d’Anais Cintas, metteuse en scène de la Compagnie
Les Montures du temps.
Montrer l’horreur est tenté chaque jour par les artistes, et c’est une chose difficile.
Ici, c’est en plus montrer l’horreur dite par des mots brûlants, ceux d’Ed-
gar Chias, dans une langue franche, revolver, qui captive
immédiatement.
L’actrice laisse sa place au texte dès le début du spectacle, sa résonance, sa rondeur
et ses cris.
Elle n’en rajoute pas, elle transmet la matière du récit :
le sang, l’urine, la merde et la salive : les fluides de la violée, le Styx de toutes les jeunes filles retrouvées mortes à la frontière nord, dans le désert mexicain.
Odille Lauria prend parfaitement sa place d’actrice : elle ne prétend pas, ne se substitue
pas aux victimes. Elle donne à voir, à imaginer et à douter de cette atroce réalité tant elle est exprimée avec étrange profondeur, vérité. C’est ainsi que le propos est le plus
poignant : quand il est sincèrement confié au public, sincère et mat.
Où nous trouvons nous ? Entre la chambre d’hôpital et la ville vibrante mexicaine, entre
l’autobus et le désert.
La mise en scène suggère ses décors, on les ressent plus qu’on ne les voit, mais ils sont bien
plus puissants ainsi, que dans un réalisme qui serait journalistique, documentaire, insuppor-
table alors.
Au sol, une télévision diffuse une telenovela, elle est recouverte d’une bâche transparente, elle accompagne le déroulement des scènes, mélodie populaire pathétique, intrigue sucrée et drames de pacotilles.
En contraste, à 1 mètre de l’écran, on suit les pas d’une jeune fille mexi-
caine, de sa vie à la mort, avec la porte aux enfers au milieu, le viol.
Avant, il y a l’errance des plaies, le corps qui flotte
au dessus du lit d’hôpital, se regardant lui même, observant les chirurgiens recomposer le
puzzle de son propre corps, là, juste en dessous.
Quelle jeunesse, quelle fraîcheur dans ce jeu d’actrice, quelle générosité dans cette
mise en scène pourtant sobre, quelle maîtrise dans ce texte parfaitement bien compris,
parfaitement bien ressenti et partagé. À aucun moment on est guidés dans un sentiment à
avoir, ou une sensation de dégout qu’on devrait ressentir :
nous sommes libres, face à la scène, d’imaginer le désert nord et ses tortures sous le sable.
C’est là la réussite de ce spectacle : laisser maître l’auteur de son texte, l’actrice de son
impulsive expression et l’horreur de son serpentement vicieux.
Le tout dans une orchestration précise, et fort bien pensée.

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